Pour ce que valent les valeurs

Les grammairiens – souvent des grammairiennes – , les esprits étroits qui se masturbent d’une main frigide en scribouillant de l’autre, scrupuleusement, vaniteusement, la dernière dictée de Pivot pour s’enorgueillir ensuite de n’avoir fait que quatre fautes, ces oiseaux qui piaillent le littré perchés sur leur réglette de scrabble,… je m’égare, bref, ceux qui sont à la poésie ce que le nécrophile est à l’amour, les grammairiens donc, n’y peuvent mais. La langue, creuset des représentations du monde, c’est-à-dire : agglomérat toujours actualisé d’idiosyncrasies mal assumées, de psychoses collectives, d’exagérations et d’euphémismes, le tout empâté des inévitables vulgarités de la mode, la langue évolue.

Et plus que les mots, parle leur choix ; plus que leur choix, parle leur évolution. Hier il y avait la morale ; c’était hier. Aujourd’hui, « faire la morale » est, comme le « discours moralisateur »,  malvenu.

Aujourd’hui, n’est-ce pas, on a des « valeurs » ; l’envie de gifler me prend à chaque fois qu’un imbécile – toujours heureux – exhibe le mot – toujours pompeux.

Exemple : les « valeurs républicaines ». Vous entendez les trémolos ? grotesques au point d’étouffer même Malraux dont le fââââmeux bêêêêllement sur Jeaaaaan Moooooulin restera pourtant à jamais dans les annales de la grandiloquence. Les « valeurs républicaines » ? Si la République repose sur des valeurs, il n’y a plus à s’étonner qu’elle soit, plus que jamais, gueuse, souillon, pute et enfant martyre.

Parce que les valeurs, ça vaut quelque-chose ; ça se chiffre, ça se mesure, ça s’échange. Cela se place sur une échelle, à sécher, comme les scalps et les rats morts. Les valeurs, c’est Parménide vu du plus rikiki bout de la lorgnette, l’homme, mesure de toutes choses, sauf, hélas, de son incommensurable sottise.

Les valeurs, c’est exactement l’inverse du sacré. Le passage du sacré aux « valeurs », c’est le déferlement des marchands dans le temple ; des marchands, des banquiers, des avocats – de tout ce qui a un groin, en fait ; et à chaque tournant de l’histoire,la profanation garantie sur facture.

Alors allez-y, avec vos heures-les-plus-sombre-de-votre-histoire comme vade maecum, et vos « valeurs » dans la sacoche. Allez-y, loin, le plus loin possible. Quittez le navire, qui est de toutes façon foutu. Il a coulé, pris l’eau sous le poids de vos valeurs. Filez, volez, disparaissez.

Mais surtout, surtout, n’oubliez pas vos valeurs.

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3 réponses à “Pour ce que valent les valeurs

  1. Pingback: The Ecology of Withdrawal (Frontiers in Psychology) – anarquie en autarcie, hérésies archaïstes

  2. Diantre…
    Bon, je vais essayer d’avancer quelques éléments de réponse.

    1. Je pense que ce qui vous fait réagir est que la notion de sacré que j’évoque ici est du point de vue des valeurs amorale. Elle l’est d’une certaine façon. J’essaye (et j’essayerai) de montrer ailleurs sur ce blog (au moins implicitement) qu’elle est cependant compatible avec l’impératif catégorique kantien.

    2. Parmi les paradoxes que j’essaye de pointer ici, il y a l’idée que le mal, c’est précisément le règne des « valeurs » qui, par définition, dévaluent tout parce qu’elles autorisent à évaluer tout. Dans cette logique, le bien et le mal sont dans une continuité commensurable (co-mesurable). Il y a là une destruction du sens, un nivellement très puissants. C’est une idée très moderne, et je crois très politique, très immorale.

    3. Cela étant, le mal existe= comme concept, certainement ; vous venez d’ailleurs de le nommer. Reste à savoir si, en dépit de l’universalité du concept, la notion n’a pas, elle, une existence uniquement culturelle et historique. Le mal que vous évoquez existe-il comme tel avant le Mazdeisme ? Dans la Chine classique ? Chez les esquimaux polaires ?…..

    4. Du point de vue métaphysique et/ou ontologique, vous soulevez très ancienne question que je ne sais résoudre ici en trois coups de cuillère à pot (et pourtant, je n’ai peur ni des raccourcis, ni des sabres qui les font). Sauf erreur de ma part, la naissance des conceptions judéo-chrétiennes, dans le décalogue, la phrase « tu ne lèveras pas en vain le nom de Dieu » est interprétée comme : tu ne porteras pas l’être au néant. Mais si le néant est le mal, le néant existe-t-il ?

    Respectueusement,

    J’aime

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