engouffrance

chautauqua du matin

le matin, j’écoute ta respiration
si profonde, apaisante
qu’avec philosophie
– pas de quoi pleurnicher ou s’apitoyer –
je contemple ce gouffre
qui se creuse à l’intérieur
qui se creuse depuis toujours
(à moins que ne s’affirme, s’affine ? juste la conscience du gouffre)
que tu ne vois pas, que nul ne voit

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psychopathie onirique

Γνῶθι σεαυτόν.

Voilà qu’après plus d’un mois d’absolu mutisme, à me demander même comment j’ai pu écrire, un jour, plus de deux mots, une série de rêves ineptes et dont je me serais volontiers passé me fait repenser à tout ce qui suit.. et reprendre la plume.

Du chautauqua remonter à la question et de la question, aux mauvais songes.

*

Chautauqua

i.e. se répandre un peu pour y voir clair :
Γνῶθι σεαυτόν :

autant que possible ne pas se mentir, ni mentir tout court. Éliminer, avec les malentendus, ce ridicule miroir à deux faces que chacun brandit comme bouclier entre lui-même et autrui ; ou du moins, n’en restreindre par nécessité le port qu’au strict monde professionnel, et aux relations les plus extérieures de la société.

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automat

Question : qu’y a-t-il de plus opposé au zen ? – à l’absorption, à sa leçon gnoséologique et à sa vigilance acquiesçante et quiescente de chaque milliseconde à l’impermanence ?

Non, pas la dispersion dans le mouvement, le concept et leur tragique ; aussi vaniteux et exaspérant qu’ils puissent être.

Quelque-chose de beaucoup plus vulgaire. Une dilution.

Réponse au détour d’une note d’Eisenstein.

« l’esprit petit-bourgeois, c’est l’automatisme.
Substitution du « devenir » dialectique de chaque seconde par un « être-là » statique dégénérant inévitablement en train-train quotidien. Peu importe que ce soit sur le plan idéologique, créatif ou quotidien ».

 

Eisenstein, folio dactylographié non daté n°2-797 – Archives centrales d’art et de littérature de Moscou. Traduction établie par François Albera dans son ouvrage Eisentsein et le constructivisme russe, Sesto San Giovanni : Editions Mimesis, 2019. 474p.

not to be

rêves étranges de ces nuits sous la constellation du chien

cette fois, je n’étais
pas même invisible
– pas de corps –

mais ceci :
quelque-chose comme un principe, une force qui faisait se hérisser la glace
ou je ne sais quelle gelée froide et pâle,
en gerbes ; de pointes et comme de souchets, de massettes translucides

et curieusement, l’on pouvait dans un jeu m’incarner
à condition de tirer ces jetons
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in memoriam

Mon chautauqua.

Hervé est mort. Je ne le connaissais pas ; ou plutôt, je le connaissais fort peu bien que nous ayions longuement hanté les mêmes lieux, et ayions eu en commun nombre d’amis ou de fréquentations. On se connaissait de vue, à peine ; je ne lui ai jamais dit mon prénom et je ne connaissais le sien que parce qu’il était le chanteur de Wallenberg. En fait, je crois que sur ces décennies, nous n’avons pas échangé plus de 50 mots. La dernière fois que je l’ai croisé, c’était avant un concert de Wallenberg au Supersonic ; Hervé avait une canne et, je crois, sortait de l’hôpital. J’avoue : je n’étais pas là pour Wallenberg, qui n’a jamais fait partie de mes groupes préférés, mais pour Little Nemo – et pour sourire en écoutant AinSophAur. Je n’ai jamais su ne pas sourire, en voyant AinSophAur sur scène.

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sueño

Sans doute, mieux vaut vivre son rêve que rêver sa vie. Le productivisme et le goût de l’authenticité, deux choses dont il y aurait de quoi débattre, en tous cas le professent.

Et je sais que des foules d’arguments très forts vont dans ce sens et plaident l’escroquerie de l’artifice, le caractère à l’évidence (je ne le nie pas) pitoyable de la salle à manger d’un des Esseintes . L’idée ne date pas d’hier. Platon en était déjà tout obsédé, de cette vérité.

Seulement…. « vérité » ? ahahaha, ce mot.
Vérité, je ne sais pas…
Je voudrais, prétentieusement bien sûr, changer de point de vue et suggérer ceci : même le roi des philosophes n’est qu’un chaman, et comme tel ne s’évade qu’en rêve de sa caverne ; et ne se sert ensuite que des mots du rêve pour peindre l’Idée – son rêve de l’Idée. Pardonnez la platitude – et l’antiplatonitude – du propos – et de ce qui va suivre. Tout cela, qui m’est revenu en tête à l’occasion d’un échange avec une amie, hurle pour moi de longue date l’évidence, mais peut-être que ce ne l’est pas. Je veux en tous cas me le fixer par écrit pour pouvoir y revenir dans quelques années.

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a la sombra

comme un écolier apprend à lire, ou peut-être plus comme il caresserait l’échine de l’ombre, el hombre suit du doigt les lignes filoutes d’encres sombres, les cuivres bouillants de l’alhambic

ivresse de l’alhcool, les mots touchent : chaleurs, parfums, un rêve d’alhambra, et remeuglent du cœuremugle des nostalgies vagabondes d’il y a si longtemps, des nuits andalouses, des nuits à la douce, des oui dans la bouche

de l’ombre

révolus. Il y a si longtemps qu’el hombre et l’ombre ne sont plus à mots touchants ; et de l’ombre rien ne sort ; elle dresse des remparts, s’étend accompagnée de gardes, garde ses distances ; c’est que l’ombre n’est pas une trace, elle ne raconte rien ; et puis c’est ainsi, nulle ombre ne s’étreint ; l’ombre est intouchable

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chocolat à l’ancienne

« Comment on fait le chocolat à l’ancienne ? » demande la serveuse qui, il y a quelques instants, m’a apporté mon café. Elle travaille ici depuis deux, peut-être trois semaines. Son physique et son accent, la suggèrent d’un « pays de l’Est » – je ne saurais dire lequel, et aussi bien, je me trompe du tout au tout.

La semaine dernière je me suis déjà fait la réflexion qu’elle n’a pas l’air bien vive, mais je me suis gardé et me garderai bien de conclure sur ce point, ayant l’expérience de ma profonde idiotie lorsqu’à l’étranger, je tente de m’exprimer avec les vingt à trente mots de vocabulaire et expressions que les impératifs de survie et de politesse imposent d’apprendre.

Elle, en maîtrise plus de trente ; mais parle encore très mal le Français. En fait, elle ne comprend pas grand chose à moins que le client ne passe sa commande en parlant très lentement et en séparant bien les mots. La méthode est efficace, qui m’a permis d’obtenir mon grand crème et mon « pain chocolat ».

Mais là, il y a ce quidam, grand, mince, raide, chaussures ridiculement pointues et  gueule de cadre ; monsieur veut ce chocolat chaud à l’ancienne qui figure sur la carte.

Panique.

Comment on fait un chocolat à l’ancienne ? L’autre serveuse répond en soupirant à la nouvelle-qui-ne-comprend-rien : il faut mettre le lait dans la tasse et le chauffer, et chauffer le chocolat dans un petit pot séparé.

Panique.
– Où est le chocolat ?
– Chais pas, demande à Machine.
Machine, à l’évidence, est ce qui tient lieu de chef à cette heure matinale, et n’est donc pas en salle.
Panique.
La serveuse s’éclipse en courant – les chaussures pointues s’impatientent- retour de la serveuse avec une Machine qui maugrée : « je suis sûre que les garçons en ont préparé hier… Tiens c’est là. » Et les yeux de machine lancent des éclairs : le pot en plastique de base chocolatée trône, bien en évidence, à côté du percolateur. Les chaussures pointues s’impatientent davantage.
Panique.
La serveuse bafouille une excuse à Machine qui a déjà tourné les talons en soupirant. La serveuse contemple la mixture un peu figée au fond du haut récipient translucide et cherche un outil pour l’attraper. Le renard et la cigogne, enfin, la cigogne sans le renard. Elle jette son dévolu sur une espèce de longue cuillère en inox, de celles que l’on met dans les verres de sirop, l’été. Longue, mais trop courte pour cet usage, inadaptée. En se collant du chocolat plein les doigts, elle parvient à remplir le petit pot et l’enfourne dans le micro-ondes avant de retourner en courant prendre les commandes. Panique : il est 7h50, c’est la queue pour les croissants et les cafés à emporter.

Les chaussures pointues trépignent, mais il me semble que deux ou trois bonnes minutes passent. Le micro-ondes tourne et vrombit toujours. Je pense : ohlàlà. Les chaussures pointues tonitruent : « excusez-moi, mais vous n’auriez pas oublié mon chocolat ? » Si j’étais à leur place, j’en ferais sûrement autant.

Panique.

La serveuse revient. On dirait qu’il y a eu dans le four une explosion de chocolat à l’ancienne. Elle soupire, veut faire vite, attrape la tasse, la lâche brutalement. Maintenant, il y a même du chocolat hors du four. Elle attrape un torchon essuie le pot et remet du chocolat dedans. Les chaussures pointues sont hors d’elles ; pas grave : cette fois, plus de panique, la serveuse repasse le lait au bec de vapeur pendant que le chocolat chauffe, récupère le tout sur un plateau et l’apporte avec un « désolée pour l’attente » aux chaussures pointues qui, du haut de leur mètre quatre vingt dix la toisent exactement comme il convient de toiser la dernière-des-dernières-connes-de-la-création. Ce type m’insupporte même si je sais parfaitement qu’à sa place, une nouvelle fois, j’en ferais probablement autant. Lire la suite