Billes d’argile…

Prétendre laisser une trace est à la fois prétentieux, vain et inutile.

Mais cela ne retire rien à la beauté des traces – des traces comme des ornières au fond desquelles flotte un reflet du « ciel antérieur » auquel renaître.

Car (et la mécompréhension de ce fait explique l’horreur que sont certains bars bobos qui ne savent qu’essayer) l’âme des lieux ne se décrète ni ne se convoque ; pas plus que l’aura de choses et des êtres. Il leur faut pour surgir la sédimentation et les heurts d’une histoire.

Bref, je suis du genre qui, contre l’enseignement du zen, s’attache à l’éphémère et croit à la beauté des traces ; à la magie d’un lacrymal, ampoule de verre irisé, ou d’une statuette d’Isis conservés dans la terre ; à préserver des relations fragiles et ténues comme des toiles d’araignées dans la  rosée du matin ; à l’âme de comptoirs qui auraient dû mettre depuis longtemps la clé sous la porte, dans le bois desquels la caresse des habitués a tant fait pénétrer la musique qu’il finit par en transpirer les images ; des boules d’argiles si fragiles et qui demeurent  – ce que je n’ai jamais mieux entendu résumer que dans les mots pourtant malhabiles de Valérie Feruglio à propos de la magie de certaines grottes ornées.
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Images

Les psy-trucs partagent avec les sociologues et les biologistes des siècles passés la passion de la taxonomie. Prenez les phobies : ils ont un nom, plus ou moins joli pour chaque phobie.

Quoique. Ont-ils un nom pour la phobie de quelqu’un qui redouterait les seules Epeires mais se moquerait de croiser une tégénaire ou un faucheux des placards ?

De même, ont-ils un nom pour certaines compulsions photographiques ? Celles qui font que je continue, non que je ne peux pas m’empêcher de filmer ou photographier certains sujets, ou de chercher un appareil si, par exception, je n’en ai pas sous la main. Lire la suite

Les pavés de l’enfer

La différence entre anarque et certains anarchistes ?

Je crois qu’elle n’est pas mal esquissée, bien qu’en creux,et d’une façon très casuistique, dans cette bien connue citation d’Orwell…

Qui montre comment, trop souvent, derrière l’anarchisme se cache la plus minable soif de pouvoir.

« Creeds like pacifism and anarchism, which seem on the surface to imply a complete renunciation of power, rather encourage this habit of mind. For if you have embraced a creed which appears to be free from the ordinary dirtiness of politics — a creed from which you yourself cannot expect to draw any material advantage — surely that proves that you are in the right. And the more you are in the right, the more natural that everyone else should be bullied into thinking likewise… »(1)

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Musubi

« Musubi, ce mot a une signification profonde. Les cordes tissées sont musubi, les personnes connectées sont musubi ; le temps qui passe est aussi musubi. Tout cela est la puissance du dieu. Donc, les cordes tressées que nous fabriquons, sont l’art du dieu et représentent l’écoulement du temps, la façon dont elles convergent et prennent forme ; leur torsion, leur entrelacs. Parfois, elles s’effilochent puis se nouent de nouveau. C’est le nœud musubi. C’est le temps. (…) qu’il s’agisse de l’eau, du riz ou du saké, quand quelqu’un consomme une fois une chose et quand cette chose rejoint son âme, c’est encore musubi ; la présente offrande s’inscrit donc dans une coutume qui relie les gens. »*

Tout est dit.
Mais je me demande si l’on ne pourrait pas attaquer ainsi (peut-être traduire, mais mon niveau d’à peine débutant en japonais ne me permet en aucun cas de croire ou de ne pas croire que c’est ce que Makoto Shinkai avait en tête) : « ce mot désigne la signification profonde des choses ». Ce qui n’empêcherait en rien que cette signification prenne, pour nous, la forme de l’absurde.

La magie du shimenawa.

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*Makoto Shinkai, Your name, CoMix Wave Films 2016

« C’est là qu’on se dit… »

L’histoire qui suit est entièrement véridique.
C’était une ville de province – peu importe laquelle. Une ville qui se voudrait et pourrait touristique et a pour cela de beaux appâts ; mais on y croise un nombre terrible d’hommes ravagés par l’alcool, et pour qui commet l’erreur de renoncer au buffet de son hôtel, il est le dimanche matin impossible d’y trouver un café où petit-déjeuner.

Seule exception : la terrasse d’un de ces fast-foods dont l’enseigne ressemble tant à ce clown psychopathe d’un roman de gare. Et ce dimanche-là, les clowns et les psychopathes y abondaient : un des poivrots du quartier venait de haranguer puis d’insulter les consommateurs attablés au soleil quand s’installèrent en nombre de bruyantes sportives. Malheureusement pour moi, la ville avait choisi ce jour pour organiser un rallye quelconque, et la rue piétonne était envahie de gens ridiculement attifés.

Je ne sais pourquoi les européens, qui se vêtent d’ordinaire comme des flaques d’eau, éprouvent le besoin de se déguiser en caricatures de perruches dès qu’ils vont se livrer à une activité physique grégaire et imbécile. Or, leurs tenues, en plus d’être hideuses, ne sont pas pratiques. Si bien qu’entre deux des perruches à dossard s’engagea ce  dialogue édifiant :

– Tu sais à quelle heure ça se termine ?
– Non… ah, j’allais regarder sur Internet, mais habillée comme ça, je n’ai pas pris mon portable.
– Moi non plus. Sans, on se sent tous nus…
– Ouais… C’est là qu’on se dit…

Et là : blanc. Lire la suite

Au cœur des ténèbres

Une des mélodies de mon chautauqua. de toutes, la plus pop et kitsch certainement, et pourtant, pas celle qui me touche le moins.

Étrange comme j’avais pu entendre des milliers de fois ce morceau d’une oreille distraite, haussant vaguement les épaules pour ses licences sémiotiques (d’où les ailes du clair de lune reflèteraient-elles les étoiles ?) ou ses aberrations géographiques, avant d’y trouver des pistes dont les perspectives ne me lâchent plus – et des miroirs aussi où me hantent les reflets de Kurz, ceux de mon fantôme.

« I hear the drums echoing tonight
But she hears only whispers of some quiet conversation
She’s coming in, 12:30 flight
The moonlit wings reflect the stars that guide me towards salvation
I stopped an old man along the way
Hoping to find some old forgotten words or ancient melodies
He turned to me as if to say
« Hurry boy, it’s waiting there for you »
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De quelques (usuelles) réactions à l’abstentionnisme

Stupidité ou abus d’alcool ; les deux probablement. Je me suis récemment laissé aller à accepter une discussion sur le sujet de l’exercice du droit de vote. Cela m’a valu un florilège des réponses typiques offertes à l’abstentionniste par ceux qui savent – qui savent qu’il faut voter, pourquoi et pour qui il faut voter.

L’ordre est toujours le même :
– « si tu ne votes pas, tu ne peux pas te plaindre »
– « eh bien si personne ne te représente, présente toi ! »
– « ta vision des choses est négative. »
– « C’est méprisant. »

Pfff.
« Eléments de (non-)réponse » :

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