De l’écologie de la vie au sacré de la signification

Il faut vraiment lire, relire plusieurs fois, l’excellent article de Tim Ingold : « Culture, nature, environnement. Vers une écologie de la vie »(1).

Qu’il soit clair que je ne prétends pas ici résumer cet article – trop riche et trop dense, trop fécond et passionnant en tous cas pour ma perspective ; mais plutôt l’utiliser, dans cette perspective que je reconnais sans problème très différente de la visée anthropologique et méthodologique d’Ingold, pour développer l’un des points que personnellement j’y vois illustré – et/ou que j’en retire, je ne sais trop.

Cela commence ainsi.

« Lorsque l’on poursuit des rennes, il arrive souvent un moment décisif au cours duquel l’un des animaux prend subitement conscience de votre présence (…) reste cloué sur place et vous regarde fixement dans les yeux. (…) Les biologistes expliquent que ce comportement est une adaptation à la prédation des loups. (….) Pour les Cree, si les rennes (ou Caribous comme on les nomme en Amérique du Nord) sont si faciles à tuer, c’est parce que l’animal s’offre lui-même intentionnellement dans un esprit de bonne volonté et même d’amour à l’égard du chasseur. »

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Métabolisation

Bon ap’

La capacité de métabolistion du système de domination actuel, ou, si l’on veut se donner des airs intellectuels, la façon dont il a endogénéisé la dialectique pour, au moins dans une certaine mesure, annuler l’histoire, ou tenter d’annuler l’histoire (y voir clair entre ces hypothèses n’est pas mon objet ici) en est probablement un des aspects les plus sinistres.

J’ai pris la photo qui précède par amusement et intuition, en ne réalisant ce que j’étais en train de faire qu’ensuite. Ici, la critique du produit culturel standardisé, une fois imprimée et reliée par une maison d’édition qui fait ce que font les entreprises (maximiser la sommes des profits futurs actualisée de leurs actionnaires et/ou maximiser l’égo et la rémunération de ses dirigeants…), livrée depuis une plate-forme logistique à un libraire ou pire à la fédération nationale d’achat des cadres (nausée, mais oui, les jeunes, c’est ce que veut dire fnac), et soigneusement rangée à côté de Priestley, Benjamin, Anders, Debord et Baudrillard devient un produit culturel standardisé parmi les autres.

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« c’est les pompiers, pour les calendriers »

Mon chautauqua, encore.

Contradictions. Chez un être humain, une cohérence complète de la représentation du monde porte un nom : la psychose. Il faut donc accepter les incohérences. Parmi les miennes : en étant un misanthrope intransigeant et soupe-au-lait (doux euphémisme), m’entourer assez généralement de personnes paisibles, sensibles et altruistes ; ou encore : être pompier volontaire.

Histoire de poser le décor… Je suis pompier dans un village de 300 âmes (plus quelques petites communes avoisinantes). Des âmes en général âgées. Des âmes qui n’ont en majorité pas un rond. Les couples retraités ici ont en général 700 euros pour vivre ; et certains agriculteurs encore actifs s’en sortent avec environ 300 euros par mois. Dans ces conditions (qui me changent de mes eaux habituelles –  clients, étudiants, famille ou compagnons de beuveries…), tous ces prétendus « concepts » soit-disant ‘survivalistes’ ou ‘écolo’ – l’autosuffisance, l’autoconsommation, l’autoconstruction – relèvent juste de la pratique et de la débrouille quotidienne, mais ce n’est pas de ça que je veux parler.

Non, pour aujourd’hui, pendant que le souvenir est encore vif, je veux fixer sur le papier le fruit d’une journée de tournée pour les calendriers(1). Je sais que les médecins, les ambulanciers, les aide-soignants vivent cela tous les jours ; je n’entends donner aucune leçon, formuler aucun jugement. Je livre simplement les choses telles que je les ai (donc : subjectivement) vécues.

 

*

*  *

D’un an à l’autre, le rituel est immuable. On met l’uniforme, on prend la pile de calendrier, une voiture, et le porte à porte commence. Les chiens aboient quand on arrive, commencent par grogner puis se radoucissent quand les maîtres nous accueillent. On est dans 80 % des cas invités à entrer, dans 70 % des cas on nous propose, selon l’heure et l’hôte, un verre, un café, un chocolat. Échange rapide : le calendrier contre une somme variable ; un brin de causette et au-revoir, meilleurs vœux. Oui, on espère ne pas vous revoir avant l’année prochaine. Et on recommence.

Tout est dans le brin de causette. Lire la suite

L’heure navajo

J’ai cité ailleurs Tony Hillerman sur la conception navajo de la richesse, à laquelle j’adhère totalement. Cela faisait bien longtemps que je souhaitais le citer sur la conception navajo du temps. Je saisis donc l’occasion d’éclairer une sombre histoire de myrtilles pour le faire.

« (…) ce qui, pour moi, est le plus difficile à comprendre, et c’est également extrêmement difficile à comprendre pour les autres Indiens c’est [la] manière [qu’ont les Navajos] de considérer le temps. Ils ne le voient pas comme nous en tant que concept linéaire, en tant que mouvement constant allant toujours dans le même sens. Pour eux, ce n’est pas un continuum, un mouvement régulier. Ils se le représentent sous la forme de blocs. De rencontres. Et par voie de conséquence, des mots comme « en avance » ou « en retard » n’ont pour eux aucun sens. Car si Joe doit voir Pete, le moment de leur rencontre est celui où ils se rencontrent et personne ne peut être ni en avance ni en retard… Et cela rend fous les indiens qui vivent alentour (…). Les navajos ne sont jamais là où ils sont censés être. Les autres indiens appellent cela ‘l’heure navajo’, ce qui signifie ‘Dieu sait quand’ »(a)

 
 

Quelques commentaires, pour moi-même et sans idée de manœuvre.
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Billes d’argile…

Prétendre laisser une trace est à la fois prétentieux, vain et inutile.

Mais cela ne retire rien à la beauté des traces – des traces comme des ornières au fond desquelles flotte un reflet du « ciel antérieur » auquel renaître.

Car (et la mécompréhension de ce fait explique l’horreur que sont certains bars bobos qui ne savent qu’essayer) l’âme des lieux ne se décrète ni ne se convoque ; pas plus que l’aura de choses et des êtres. Il leur faut pour surgir la sédimentation et les heurts d’une histoire.

Bref, je suis du genre qui, contre l’enseignement du zen, s’attache à l’éphémère et croit à la beauté des traces ; à la magie d’un lacrymal, ampoule de verre irisé, ou d’une statuette d’Isis conservés dans la terre ; à préserver des relations fragiles et ténues comme des toiles d’araignées dans la  rosée du matin ; à l’âme de comptoirs qui auraient dû mettre depuis longtemps la clé sous la porte, dans le bois desquels la caresse des habitués a tant fait pénétrer la musique qu’il finit par en transpirer les images ; des boules d’argiles si fragiles et qui demeurent  – ce que je n’ai jamais mieux entendu résumer que dans les mots pourtant malhabiles de Valérie Feruglio à propos de la magie de certaines grottes ornées.
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Images

Les psy-trucs partagent avec les sociologues et les biologistes des siècles passés la passion de la taxonomie. Prenez les phobies : ils ont un nom, plus ou moins joli pour chaque phobie.

Quoique. Ont-ils un nom pour la phobie de quelqu’un qui redouterait les seules épeires mais se moquerait de croiser une tégénaire ou un faucheux des placards ?

De même, ont-ils un nom pour certaines compulsions photographiques ? Celles qui font que je continue, non que je ne peux pas m’empêcher de filmer ou photographier certains sujets, ou de chercher un appareil si, par exception, je n’en ai pas sous la main. Lire la suite